
Bouddha
sur le chemin de Cézanne
Se mettre à l'épreuve
de la vérité
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Fabrice Midal
"C'est
surprenant.
La méditation ne vise pas à nous calmer
mais à nous exposer au vent de la vérité,
à nous désarmer, à nous dénuder..."
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"Cézanne
ne fait aucune distinction entre savoir et sentir.
Le savoir dont il parle - qui nous fait si profondément défaut
-
est ancré dans l'expérience véritable."
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Contrairement à ce que nous pensons habituellement, nous ne
sommes pas souvent présents. Par exemple quand nous sommes
avec quelqu'un, il est rare que nous réussissions à
être vraiment avec lui. Généralement, nous ne
savons pas l'écouter, nous mettre à l'unisson de sa
présence, ouvert à ce qu'il est en propre. Il y a comme
un mur entre lui et nous.
De même, nous ne savons pas voir.
«
- Que bien peindre est difficile, confie Cézanne ! Comment
aller sans ambages vers la nature ? Voyez, de cet arbre à nous
il y a un espace, une atmosphère, je vous l'accorde ;mais c'est
ensuite ce tronc, palpable, résistant, ce corps... Voir comme
celui qui vient de naître ! »
Un véritable
travail est nécessaire pour voir. A l'encontre de la plupart
de nos représentations, voir, aimer, écouter demandent
une véritable ascèse - terme qui signifie étymologiquement
« celui qui s'exerce ». Il faut s'exercer à voir.
Il faut s'exercer à aimer.
Nous
n'arrivons pas à l'entendre. Nous prenons tout effort comme
une violence exercée contre nous.
Détruisons
avec la plus grande douceur et détermination, et sans plus
attendre, cet obstacle. Habîtuellement nous sommes aveugles,
maladroits et grossiers. Un véritable travail est nécessaire
pour reconquérir la véritable spontanéité.
Tel est le don du Bouddha. Il montre un chemin pour regagner notre
humanité.
Il part
du fait que.nous ne sommes pas toujours, immédiatement humain.
Nous cherchons à l'être, à être plus justement
nous-mêmes, plus proches de notre être propre. Mais nous
sommes le plus souvent à côté, mal chus : méchants.
La discipline
nous apprend à être au plus juste de notre vraie grandeur,
au plus juste de ce que nous sommes. Car, et c'est tout le paradoxe
de la voie du Bouddha : l'ascèse la plus exigeante ne vise
pas à détourner le cours d'eau de son lit, mais à
lui permettre de l'habiter.
L'effort
juste auquel il nous invite est à l'antipode de celui que nous
cherchons généralement à faire. Il ne vise pas
à faire violence à la réalité pour la
soumettre à notre volonté, mais à permettre à
la réalité de résonner à sa guise.
Voir,
nous apprend Cézanne, est difficile. Le peintre a passé
toute sa vie pour approcher peu à peu le lieu où l'on
peut enfin voir. Comme le remarque Cézanne, cette ascèse
ne vise pas à l'accumulation de savoirs, à la maîtrise
des choses mais à devenir comme « celui qui vient de
naître ».
Mon maître
de philosophie, François Fédier, commence son livre
Regarder Voir par ces remarques qui éclairent cet
effort :
«
Comment se fait-il que notre mot "voyant" ne désigne
que peu d'êtres humains? Tous nous avons des yeux, peu violent.
Regardons
voir. Voir, en un premier sens, c'est voir ce qui est là-devant.
Je vois des pêches, dans le panier, sur la crédence.
Tout le monde voit ainsi. Or ce n'est pas ainsi qu'on est voyant.
Peintre de pommes. Cézanne, manifestement un voyant. Il voit
de l'invisible, un très étrange invisible : ne demandant
qu'à être vu. »
A
l'expérience de la vérité
On ne
voit donc pas tout de suite ce qu'il y a à voir - et ce qui
est à voir est bien plus ample et surprenant que ce nous attendons.
Comment décrire l'expérience où l'on y est, où
l'on est en rapport à la vérité, où la
vérité nous touche comme la main d'un ami qui se pose
sur votre épaule?
Ce n'est
pas évident. En général, on cherche à
savoir ce qui est vrai, ou encore à quelles conditions une
proposition est vraie. Mais on ne prête pas attention à
l'épreuve même de la vérité. Il importe
pourtant d'apprendre à faire ce déplacement.
Comment
décrire l'épreuve de la vérité?
Quelque
chose qui était caché, d'un coup ne l'est plus et se
dévoile, se montre, apparaît. D'un seul coup, quelque
chose se déploie hors du retrait où il était.
On pourrait dire, pour prendre l'expérience de la peinture,
que longtemps, le tableau ne nous est pas visible. Nous sommes devant
lui comme devant une huître. On n'y voit rien. Et d'un seul
coup ou peu à peu, il se montre à découvert.
L'expérience
peut être très simple. L'autre jour, on m'a offert un
polo dans une matière, une forme et une couleur un peu inattendues.
Au début, il m'est apparu étrange et je me suis dit
que je ne l'aimais pas du tout. Puis en le mettant,
peu à peu, j'ai mieux senti ce qu'il était, en quoi
il pouvait m'aller, comment le porter. Physiquement même, mon
corps a su quelque chose du vêtement et a pu l'épouser.
La vérité
est ce dévoilement où quelque chose nous apparaît
- enfin! - à découvert. Elle est donc d'abord une expérience
de pure présence, où l'on accède à la
présence, où la présence se déploie jusqu'à
nous.
Là
se trouve une conjonction décisive entre le dharma (la parole
du Bouddha) et la philosophie (en son sens spécifique du questionnement
le plus haut qui a pris naissance en Grèce). Cette convergence
est pour moi capitale - et au cœur du projet de Prajna et
Philia - de tenter de trouver une parole spirituelle à
même de prendre racine dans notre société, dans
notre vie, dans notre esprit, dans notre cœur.
L'effort
pour donner droit à la présence nous expose à
ce que la philosophie tente de nommer la« vérité
». C'est surprenant. La méditation ne vise pas à
nous calmer mais à nous exposer au vent de la vérité,
à nous désarmer, à nous dénuder pour laisser
ce qui nous regarde nous regarder. Voyez, c'est vraiment tout le chemin
spirituel qui se trouve, de cette entente même, bousculé
de fond en comble.
L'
aléthèia
Les Grecs
n'emploient pas le terme de« vérité ». Notons
qu'il semblerait - mais ce point est discuté - que l'étymologie
de vérité soit la même que celle du mot «
verrouiller ». Quoi qu'il en soit, la vérité est
aujourd'hui, en effet pour nous, ce que l'on peut prouver, ce qui
est vérifié, assuré. « C'est vrai »,
signifie dans le langage courant: « je peux le démontrer
».
Les Grecs
nomme la vérité « aléthèia
». Ce terme essaie de dire le phénomène avec une
précision surprenante. Léthé - est ce qui est
oublié, ou plus exactement ce qui est en retrait, caché.
Le a-
devant léthé est privatif, aussi aléthèia
désigne ce qui n'est pas caché, ou bien comme le traduit
le philosophe Jean Beaufret : «
l'Ouvert-sans-retrait ». Il est tout à fait fascinant
que les Grecs, pour nommer le mot vérité, emploient
un terme négatif.
Pourquoi?
Parce que lorsque la vérité paraît, on passe d'un
état où l'on ne voit rien à celui où quelque
chose apparaît enfin.
L'aléthéia
est ainsi ce qui empêche la léthé, ce qui empêche
l'oubli, nous dégage hors de lui, nous arrache de lui. Quelque
chose nous échappe, nous n'arrivons pas à le voir, quelque
chose nous fait défaut. L'expérience de l'aléthéia
est précisément cette épreuve où cela
n'échappe plus. Je me souviens avoir entendu François
Fédier l'expliquer, dans une phrase ciselée comme un
joyau, comme: « ce qui est vrai en tant qu'y est suspendu
le mouvement d'échapper. »
Trois
remarques.
1. Nommer
cette expérience où quelque chose apparaît en
sa pleine présence « vérité » ou
le nommer « aléthéia », n'est pas
la prendre de la même manière. Nous ne vivons pas du
coup la même épreuve. Faire du grec, n'est pas un détour
arbitraire, mais une manière, absolument nécessaire,
de regarder autrement notre expérience la plus intime.
2. La
perspective grecque est orientée sur la vérité
de l'expérience - alors que nous en sommes si radicalement
coupés.
Notre
mot « vérité» n'est pas parlant tandis que
le tenue d'aléthéia décrit très
précisément l'expérience que nous faisons.
Nous
voyons bien ici èn quoi notre temps est conceptuel, intellectuel.
Le mot vérité est un mot intellectuel, c'est-à-dire
privé d'un rapport à l'expérience.
3. L'entente
de l'aléthéia permet - étrangement j'en
conviens - de mieux entendre les enseignements bouddhistes! Elle nous
penuet par exemple de comprendre que la présence que le Bouddha
essaie de pointer n'est jamais une présence constante, solide,
définitive, qu'on pourrait avoir une fois pour toutes comme
nous, occidentaux, sommes enclin à le penser. C'est une expérience
qui surgit à neuf et qui demande que l'on y mette du nôtre.
Quelque
chose se manifeste. On a un mot sur le bout de la langue et soudainement
il nous revient. Quelque chose qui était caché et qu'on
pressentait vient au jour.
Le rapport
qu'on a à une œuvre d'art comme à quoi que ce soit
est accompli quand cette expérience surgit - quand nous devenons
« voyant ». La méditation - quand elle ne vise
pas à nous rendre cool - nous aide, en nous ramenant
sans arrêt au temps présent, à être en rapport
à l'aléthèia.
L'accusation
paresseuse d'intellectualisme
J'ai
emmené l'autre jour quelqu'un voir de la peinture. Il n'y voyait
rien. Il n'avait pas l'habitude
d'entrer dans un musée. Je tentais de lui montrer un tableau
qui le laissait de marbre. Quand j'ai commencé à lui
parler, sa première réaction fut de me dire que ce que
je disais était beaucoup trop intellectuel pour lui. Il y a,
ancré en chacun de nous, l'idée que l'effort de penser,
l'effort pour mieux regarder est un exercice intellectuel. Alors que
c'est en réalité exactement et profondément l'inverse!
Nous sommes tous trop intellectuels, trop loin de l'esprit d'enfance
pour voir quoi que ce soit. Nous n'y voyons nen.
Ce qui
lui faisait peur, c'est la nécessité de faire un effort.
Pourtant,
faire cet effort pour aller vers l'aléthèia,
même si cela semble difficile, est la seule
manière de nous libérer de cette « camisole de
force » des concepts qui nous rend si peu nobles, si peu présents
- autrement dit à côté de la plaque.
Vous
pensez peut-être que ce que je vous raconte est bien difficile,
aride. Le fait que j'emploie des mots grecs, des termes inusités
vous semble peut-être « intellectuel », «
élitiste ». C'est tout le contraire. Cet effort que je
vous demande cherche à vous faire approcher de votre expérience
la plus intime - celle qui justement vous échappe et vous prive
du réel.
Sentir
et savoir
Cézanne
confiait, à l'un de ces jeunes peintres venus le voir à
la fin de sa vie: « Il faut vraiment regarder la toile.
On ficherait sa toile à bas plutôt que d'inventer, d'imaginer
un détail. Il faut regarder la réalité. On veut
savoir. » L'étudiant: « Savoir? »
« Oui, je veux savoir. Savoir pour mieux sentir. Sentir
pour mieux savoir. »
Voyez:
Cézanne ne fait aucune distinction entre savoir et sentir.
Le savoir dont il parle qui nous fait si profondément défaut
- est ancré dans l'expérience vèritable.
Le discours
actuel, expliquant sans relâche que faire un effort de pensée
est un geste intellectuel, est totalitaire. Nous vivons dans un monde
qui refuse la pensée, qui refuse toute remise en question profonde
que la pensée est particulièrement à même
de conduire.
Voyez
pourquoi je suis mal à l'aise avec nombre des discours spirituels
courants qui refusent un effort de penser sérieux, qui opposent
le cœur et l'esprit, l'intuition à l'étude.
Comme
tout cela est étrange.
Les «
intellectuels », ceux qui sont pris dans le jeu conceptuel des
références n'ont aucun rapport à la réalité,
à la présence. Ils n'en ont rien à faire.
Quand
ils parlent de peinture, ils évoquent les sources, les références
de l'artiste, le sujet représenté, mais jamais ils ne
disent un mot de la présence ainsi appelée au jour.
Ils refusent, tout autant que cet ami que j'amenai au musée,
de penser, d'ouvrir leur cœur à la présence qui
les appelle à se mettre à nu. La plupart des gens, qui
pourtant n'ouvrent jamais un livre et s'abrutissent à regarder
la télévision trois heures par jour en moyenne, selon
les derniers sondages, sont eux aussi des intellectuels - car ils
sont tout aussi effrayés par la présence nue qui ne
se saisit pas et ne nous divertit pas. Ils sont intellectuels parce
qu'ils n'ont pas de rapport direct à la nudité du monde
et ne veulent surtout pas que la réalité les questionne,
remette en cause les concepts qu'ils ont adoptés, leur «
système» de références.
Comme
tout cela est étrange.
La
rencontre de deux traditions
Si je
vous parle de l'aléthèia, de Cézanne,
de Rilke, c'est que j'aimerais bien que vous compreniez que les enseignements
bouddhistes ne sont pas là pour créer un monde à
part, oriental, dans lequel on acquérrait une sagesse extraordinaire,
mais que c'est un moyen pour nous aider à être en contact
avec la dignité, la vérité là où
elle est.
Ne faisons
pas du bouddhisme une chambre étroite et confortable.
C'est
pour éviter cet écueil que joindre la tradition bouddhiste
avec la philosophie et l'art d'Occident est important si l'on veut
essayer de s'orienter sans naïveté.
Je ne
dis évidemment pas que Rilke ou Cézanne sont bouddhistes.
Mais ce que pointe le bouddhisme de la vérité de l'expérience,
d'autres doivent pouvoir le voir - et tout particulièrement
les poètes. Les écouter, ancre la parole bouddhiste
dans un terrain fertile, la libère, la met en branle, lui permet
de s'inventer à neuf, et de nous toucher plus profondément.
Aujourd'hui,
la parole spirituelle est abandonnée sur des tas de cailloux
et meurt si rapidement! Elle devient une fleur fanée que l'on
met sous presse pour en faire un marquepage qui ne marque rien. La
poésie pourrait être ce terrain fertile où elle
pourrait rester vive et prendre racine, et nous émerveiller
en s'épanouissant.
Fabrice Midal,
docteur en philosophie et titulaire d'un DEA en histoire de l'art,
enseigne le bouddhisme dans l'association Prajna
et Philia.
Cet article est la transcription d'une conférence (Avril 2006).