
Eloge de la paresse
ou ...
Il ne se passe rien au paradis
_______________________________
Moi,
ce que j'aime, c'est buller. J'ai gardé une image assez précise
du paradis terrestre : il y avait du soleil et on ne faisait rien
- sauf tâter une pomme de temps en temps pour voir si elle était
mûre. C'est d'ailleurs de là qu'est venu le problème.
On s'est fait virer, et depuis, on est censé gagner son pain
à la sueur de son front.
Voilà
des lustres que le travail est érigé en vertu pendant
que l'oisiveté (mère de tous les vices) et la paresse
(célèbre péché capital) sont injustement
dénigrées. Quand on demande aux gens ce qu'ils font
dans la vie, ils sortent leur fiche technique - CDD de plomberie,
prof de chimie en zone sensible -, mais il est très rare que
quelqu'un réponde : "Je fais toujours une petite sieste
avant d'aller au bal." Bizarrement, ça ne s'est pas arrangé
avec le progrès. Maintenant, on est même sensé
s'épanouir en travaillant. (Avant, quand un mineur de fond
remontait à la surface, personne n'osait lui parler d'épanouissement.)
Et ça a empiré avec le chômage. Quand on exprime
une légère lassitude parce qu'on bosse comme une bourrique,
on se fait engueuler : on a bien de la chance d'avoir du travail.
(Si on n'a plus d'autre chois qu'entre le chômage et le survoltage,
je trouve qu'on a atteint des sommets en matière de civilisation.)
Et
quand on a fini de s'épanouir au boulot, pas question de se
vautrer. On reste sur la brèche, tonique et survitaminé,
toujours en tain de bricoler quelque chose, de se muscler la fesse
et l'intellect, de combler un vide, de traquer le temps mort. Quand
on marche dans la rue et qu'on ne sait pas quoi faire à part
marcher, on sort son portable pour informer un ami qu'on marche dans
la rue - inutile de dire qu'on dérange cet ami, qui est lui-même
très occupé. Et puis, histoire d'assurer la relève
on envoie les gosses à l'école avec vingt kilos de matériel
sur le dos, et quand ils reviennet, on les expédie faire du
karaté, de la flûte à bec, du trapèze volant
ou de la poterie inca. (Sans parler des méthodes américaines
de "stimulation prénatale", destinées à
rendre le cerveau du foetus plus performant : comme ça le bébé
parle à six mois et commence à bouquiner vers un an
et demi.)
Il
me semble qu'on s'est fait avoir quelque part et qu'il faudrait réhabiliter
quelque peu l'oisiveté, la flemme et le "rien". Malheureusement,
on a perdu la main. On ne sait plus comment s'y prendre pour buller
correctement. Seuls quelques élus sont encore capables de tenir
deux heures sur une chaise longue, à regarder la lumière
changer sur une colline. On s'ennuie vite, on culpabilise facile.
Il est vrai que le seuil de tolérance à l'ennui est
un problème. Le mien est très bas. Au théâtre,
j'ai cru maintes fois imploser d'ennui, retenant un long hululement
d'angoisse et saisissant alors la véritable portée de
la phrase de Woody Allen : "L'éternité, c'est long,
surtout vers la fin." L'autre problème, c'est que le vrai
paresseux a tendance à travailler tout le temps. Il aime trop
la vie. Il sait le mal qu'il aura à retourner bosser après
avoir vécu. Alors, il s'arrange pour se trouver un métier
sympa. L'autre solution consiste à choisir un petit boulot
saisonnier, comme Père Noël de Galeries Lafayette, mais
ça demande un mental très fort.
Pourtant,
si on se laisse submerger par l'ennui, on peut l'apprivoiser, surtout
si le cadre s'y prête - une petite pinède en bord de
mer, plutôt qu'un parking entre deux poubelles. Et puis, l'ennui
est une terre féconde d'où naît la création.
Un enfant qui s'emmerde cherche à s'évader. Il gribouille
des dessins sur les murs, il invente des trucs comme le tire-bouchon,
l'art conceptuel ou le vaccin contre la rage. Tandis qu'un enfant
qui ne s'ennuie jamais parce qu'on le distrait tout le temps ne fera
jamais rien de bine. Enfants, Léonard de Vinci et Emile Coué
(inventeur de la méthode) devaient se barber copieusement.
Reprenons
les choses au début et voyons ce qui cloche. Après son
exclusion du paradis terrestre, l'homme, qui devait désormais
transpirer pour manger, a inventé le lance-pierres pour tuer
les ours, puis la roue et la brouette pour transporter les ours, puis
l'esclavage pour gagner son pain à la sueur du front des autres.
Un jour, il a inventé les congés payés, et tout
le monde a découvert La Bourboule, Palavas-les-Flots et le
maillot de bain en laine qui ne sèche jamais. C'était
plutôt sympa mais ça n'a pas duré. Un glissement
sournois s'est opéré, et nous a infligé les vacances
trépidantes. Maintenant. au lieu de rester à plat ventre
dans l'herbe à emmerder une coccinelle, nous voilà censés
faire du parapente, du canyoning, du rodéo, du safari-phot,
de la visite intensive d'igloos et de pyramides - ou, au moins, du
bricolage et du jardinage. Pire, nous avons maintenant la retraite
active. Avant, le petit vieux faisait une partie de pétanque
entre deux pastis pendant que sa petite vieille papotait sur un banc
avec ses copines. Et le soir, tout le monde se retrouvait au bistrot
pour la belote (ou le rami). Aujourd'hui, les "seniors"
se démènent comme des malades. Ils "font"
le Kamtchatka, l'Andalousie ou le Vietnam - et bientôt la Lune.
Revenus chez eux, ils apprennent le lituanien ou le bantou, ils font
de la brasse papillon ou de l'escalade, histoire de mourir en pleine
forme - il est très mal vu de mourir fatigué, ça
déprime les vivants.
Un
senior qui arpente la planète à toute berzingue étant
plus lucratif qu'un petit vieux qui vient de louper trois fois le
cochonnet, cette frénésie à l'avantage de booster
le commerce. Mais elle est une insulte criante à l'art de vivre.
Dans l'état de névrose où nous sommes, nous refuserions
de réintégrer le paradis si on nous le proposait, sous
prétexte qu'il ne s'y passe rien. "Ah ! me répandre
comme une bouse et ne plus bouger !" (Samuel Becket, Toux
ceux qui tombent). Sans aller jusqu'à revendiquer cet
affalement extrême, je crois qu'il est temps de réapprendre
l'art du farniente. Entraînons-nous en douceur. Livrons-nous
à quelques travaux pratiques.
Commencer
en vacances est évidemment plus facile. Faire la planche dans
une mer tiède est un bon exercice. C'est le degré zéro
de l'agitation. L'étape suivante consiste à décider
de rester dans son hamac pendant que les autres vaquent à des
occupations cruciales comme photographier des calvaires bretons, taper
dans une balle de tennis, visiter des fresques à moitié
effacées ou acheter des cartes postales qu'il faudra expédier
partout. Sur le moment, cette décision vous procurera une joie
indicible, hélas rapidement gâchée par le fameux
sentiment d'ennui évoqué plus haut. Accrochez-vous.
Apprenez à contempler - les meilleurs objets de contemplation
étant les choses molles et effilochées comme les vagues
et les nuages. Si vous voyez une colonie de fourmis en train de trimbaler
des trucs lourds, ricanez. Et quand les autres, revenant tout excités
de leurs calvaires bretons, vous diront que vous avez raté
quelque chose, ne vous laissez pas miner : c'est bourrage de crâne
et compagnie.
Surtout,
évitez de replonger bêtement au retour de vacances. L'énergie
est une drogue dure. Il suffit de deux ou trois jours de trépidation
pour rechuter. Si votre répondeur clignote fièrement
parce qu'il a avalé trente-deux messages en votre absence,
ignorez-le. Rien ne vous oblige à rappeler immédiatement
trente-deux énervés qui vont vous demander ce que vous
avez fait pendant les vacances : "Comment ça ??? T'étais
en Toscane et t'as pas vu la Maestà de Duccio ?"
(De toute façon, il y aura toujours un truc que vous n'aurez
pas vu.) Faites-vous plutôt couler un bain et révisez
vos classiques : Alexandre le bienheureux, par exemple. Surtout
le passage où le petit chien va faire les courses pendant que
Noiret reste au lit avec tout un système de ficelles et de
poulies qui lui permet d'accéder aux choses essentielles (vin
et saucisson) sans se ruiner les abdominaux.
A
propos du chien, si vous avez un chat, observez-le et prenez des notes.
Le chat est l'hédoniste parfait. Il ne fout strictemet rien
- sauf bâiller entre deux siestes. S'il quitte un coussin pour
un autre, c'est que l'autre est plus mou (ou ensoleillé), et
s'il saute sur vos genoux, c'est qu'il a besoin de quelqu'un pour
lui gratouiller le menton - le faire lui même serait moins jouissif.
Et si, parfois, tel un Mig 21, il part en vrille, escalade un rideau,
éventre la poubelle et trucide un bégonia, c'est que
tel est son bon plaisir. Mais vous n'irez jamais faire croire à
un chat que le travail est un facteur d'épanouissement.
Ne
rien faire peu consister à faire une foule de trucs minuscules
et peu contraignants comme courir après les papillons, zapper
trente-huit chaînes de télé, feuilleter un magazine
à l'envers, ou lire Bourdieux en se mettant les doigts dans
le nez. (A ce propos, quand on demande aux gens ce que ça représente
pour eux, "rien foutre", huit sur dix vous répondent
: lire. C'est très flatteur pour les écrivains.) S'offrir
une séance de massage est doublement satisfaisant : on ne fait
rien et quelqu'un s'épuise. Remettre au lendemain ce qu'on
pourrait faire le jour même est intéressant : le lendemain,
on s'aperçois que ça peut encore attendre un mois ou
deux, voire trois ans. (Attention, ça ne marche pas pour tout.
Repousser aux calendes grecques le paiement du tiers provisionnel
coûte 10%).
Un
exercice simple et efficace consiste à jouer le contraste :
envisager de se coltiner toutes sortes de corvées rebutantes
et y renoncer. Prenez Hercule et ses douze travaux. Imaginez qu'après
avoir consulté sa liste - étouffer le lion de Némée,
récurer les écuries d'Augias, enchâiner Cerbère,
j'en passe et des meilleures -, il décide de laisser tomber.
Même chose pour Sisyphe à sa 327ème remontée
de caillou. Essayez. Un dimanche de janvier tristouille et bas de
plafond, levez-vous à l'aube et révisez le programme
de la journée : se pomponner, faire le marché sous la
pluie, préparer deux repas équilibrés pour quatre
personnes, déguiser la petite en enclume pour son anniversaire
à thème, arriver à plonger le préado et
ses baskets dans un bain moussant, etc. Respirez à fond et
envoyez tout le monde à Eurodisney. Recouchez-vous pour le
reste de la journée, sans faire d'autre que crapahuter jusqu'au
frigo en cas de famine et jusqu'aux toilettes en cas d'urgence. Sur
le trajet, si vous rencontrez une chaussette qui traîne, ne
la ramassez pas - c'est plus difficile qu'on ne croit, parce que c'est
machinal. En revanche, quand vous revenez de la cuisine avec une tartine
beurrée, vous pouvez vous caler au fond du canapé et
appeler une copine aec qui vous parlerez des avantages de la couette
sur l'édredon (ou le contraire), et de cette époque
farfelue où la Femme participait activement à sa libération
en prouvant que bosser à plein temps et élever des triplés
(en restant pimpante) était à la portée de la
première venue.
Pour
parler comme la météo marine, faites-vous une vie "belle
à peu agitée" avec parfois, pour rigoler, un "vent
force 4 mollissant dans la nuit". Et guettez attentivement les
premiers symptômes de rechute. Si vous vous surprenez à
astiquer les chaussures en épluchant les carottes, avant de
péter les plombs, ruminez ce proverbe africain : "Pagayer
contre le courant, ça fait marrer les crocodiles."
Marie-Ange
Guillaume
in "L'odeur de l'homme"