
"Etre ensemble,
c'est être le gardien de la liberté de l'autre"
Christiane Singer
est l'auteure d'un "Eloge du mariage, de l'engagement
et autres folies".
Interview parue dans
"Bonne nouvelle", le mensuel de l'Eglise protestante vaudoise,
no 1 - février 2006.
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Vous
faites l'éloge du mariage, mais la moitié des unions
se terminent par un divorce...
Christiane
Singer :
Dans notre société si développée par certains
aspects, une dimansion reste sous-développée : l'apprentissage
et le respect de la relation. Toute relation donne son fruit dans
la durée. Plus personne ne le soupçonne. Nous croyons
devoir être en permanence dans une relation gratifiante. Ce
n'est pas possible. C'est demander à la nature d'être
dans un printemps permanent. Il n'y aurait jamais de récoltes,
jamais de repos hivernal. Vouloir prolonger l'état de la lune
de miel toute une vie, c'est de l'eau de rose. Il faut oser la métamorphose.
Je vis en Autriche dans une région froide. En plein hiver,
tout est mort. Les arbres ressemblent à des balais retournés,
plantés en terre. Dans la logique de notre société,
vous diriez : "Cet arbre est mort, il faut l'abattre." C'est
ainsi que beaucoup de personnes arrêtent leur relation en croyant
qu'elle est finie, alors qu'elle est juste entrée dans le mystère
de l'hiver. Il suffirait d'attendre, de rester dans le respect l'un
de l'autre et de prendre un instant ses distances. Il ne faut pas
se décourager de la relation sous prétexte qu'elle traverse
une phase difficile.
Les
hommes et les femmes d'aujourd'hui hésitent à s'engager.
N'est-ce pas parce qu'ils savent qu'ils ne tiendront pas un engagement
pour la vie ?
CS
:
C'est une manière
de s'accomoder avec le fait d'être minable. Je me suis réveillée
l'autre jour avec cette phrase sur les lèvres, qui m'a fait
rire : "Quand vous lasserez-vous enfin d'être minables
?" C'est une maladie contemporaine d'avoir si peu de vue haute.
Or nous pouvons avoir un but. Nous chuterons, traverserons des passages
où nous ne serons pas fiers ni de soi ni de l'autre. Ce n'est
pas une raison de ne pas tenter l'aventure parce qu'elle est difficile.
C'est passionnant, au contraire.
N'est
pas libre, dites-vous, celui qui refuse de s'engager. Comment sauver
sa liberté dans une vie de couple ?
CS
: C'est ce qui me plaît
dans la modernité, car il y a des aspects extraordinaires aussi.
Les gens ne s'accomodent plus de l'inauthentique. Nous ne nous accommodons
plus des mariages hypocrites que les générations passées
acceptaient comme un devoir social. Nous ne voulons plus rester ensemble
sans amour. C'est magnifique, seulement cela demande une hygiène
morale et mentale et une conniassance des lois de fonctionnement de
la psyché et du vivant. Nous pouvons alors vivre dans la liberté.
Il y a quelques mois, mon mari m'a dit en riant : "Je suis plus
libre avec toi que je ne le serais seul..." Nous sommes plus
libres ensemble que seuls. Il y a un secret plein d'humour et de tendresse,
là-derrière. Nous atteignons une incroyable liberté
en ayant accepté l'autre dans son être.
Cela
passe parfois par des crises. D'autres amitiés intenses viennent
s'ajouter...
CS
: On ne peut pas repousser
et rejeter ces rencontres qui nous permettent parfois d'advenir. Il
faut respecter le niveau de tolérance de l'un et de l'autre.
Mais nous devons laisser à l'autre cet espace où il
va développer son être véritable. Etre ensemble,
c'est être le gardien de la liberté de l'autre. Si je
ne lui accorde pas la liberté dont j'ai besoin moi-même,
ce ne sera jamais une relation d'adultes, mais une relation de dépendance
perpétuée. Il faut laisser de l'espace, pour que le
vent puisse souffler entre nous. Qu'il y ait de la respiration entre
les êtres, c'est important.
La
foi est-elle une aide dans la réussite d'un couple ?
CS
: Enorme. L'amour est
quelque chose d'incroyable. A un moment dans notre vie, nous avons
vu celui que nous avons aimé comme Dieu l'avait rêvé.
C'est cela le fait de tomber en amour. Subitement, il se passe quelque
chose que les autres ne partagent pas. Ils ne comprennent pas pourquoi
cette personne nous a bouleversés. Cet être de lumière
qui nous habite et qui est voilé au cours de notre existence,
eh bien, dans l'amour, un moment, je l'ai vu. J'ai vu dans l'autre
la splendeur, cet aspect accompli de son être. La fidélité
à cela sera l'essence de notre cheminement ensemble. J'adore
ce mot de Tolstoï : "Aimer, c'est voir l'autre comme Dieu
l'avait voulu." C'est une expérience profondément
religieuse. Je sais que j'ai vu cet être. Les moments où
il m'a déçue, les moments où moi je l'ai déçu
n'ont pas empêché cette fidélité fondamentale.
En veillissant, nous devenons tellement vrais et plus authentiques.
D'avoir un témoin toute une vie, quelle merveille ! Quel cadeau
!
Quelle
recommendation donnez-vous à un jeune couple ?
CS
: De ne jamais oublier
ce qu'ils ont entrevu dans l'autre, un moment, de plus haut. Là,
ils ont vu la vérité, même si ensuite ils ont
l'impression de la perdre de vue. C'est cela aussi la religion. Un
moment, nous avons été si près d'une expérience
incroyable de vie ou de proximité intense avec notre Créateur.
Si nous gardons intensément la mémoire de ce qui a été
le plus haut, nous pouvons traverser les déserts. Cels nous
donne une immense confiance dans tous les moments où nous aurons
l'impression de nous être trompés.